La revanche des lutins

Retour d’expérience autour du Noël de l’an IV expérimenté par une famille dans le Morvan. Elle a consisté à respecter une charte, dont l’objectif principal était de remplacer les cadeaux achetés par des cadeaux fabriqués par soi-même. Chaque membre de la famille réunie le soir de Noël devait se soumettre à l’exercice. Ce récit est composé de deux parties : un retour « prosaïque » sur l’expérience et une analyse poétique du Pair Léon*, ennemi juré du Père Noël.

Retour 1 – La revanche des lutins

Le sapin, personnage principal de la fête de Noël

Pour Marie, Mars et Vénus**, Noël commence comme un sac de nœuds autour de la question du sapin : « Faut-il ou pas acheter un sapin de Noël et si oui comment ? ». Une petite voix sceptique leur souffle dans la tête : « que c’est pas bien parce qu’on tue un sapin juste pour une fête de Noël ; que la monoculture de sapins n’est pas bonne pour l’environnement car cela acidifie les sols et réduit la biodiversité ; que ce sont autant de terres qui ne sont pas réservées à des cultures plus utiles ; que bien des cultivateurs de sapins enfin, ont recours à des traitements déraisonnables de pesticides chimiques, etc ».

La petite voix faisant office d’avocat des sapins de Noël avance aussi ses arguments. «Mais un sapin, c’est pas de la sylviculture. C’est comme faire pousser un poireau. On fait pousser, on coupe et ça repousse. On ne déforeste pas pour faire du sapin de Noël ». Les tonalités spirituelles rappellent l’importance d’accueillir la forêt dans sa maison. « Cela nous relie à la nature et participe à la magie de la fête de Noël. Les guirlandes lumineuses évoquent le solstice d’hiver et la fête des lumières ». Il faut ajouter à cela que la famille habite dans le Morvan, premier producteur de sapins de Noël en France. On y réfléchira sans doute davantage. Et puis, c’est du circuit court.

Dans la famille, certains ne s’embarrasseront pas sur le respect de l’article 1 de la charte (Le sapin ne doit pas être à usage unique). «Chacun fait ce qu’il veut chez lui » dit la grand mère. Martine, sa belle-fille n’aura pas eu le temps de faire de sapin cette année mais a mis des lutins. Marie et Mars après des semaines de tergiversations, optent pour un sapin en pot, qui pourra peut-être tenir jusqu’à l’année suivante. En fait il n’a pas tenu, ce fut un épinocide au milieu du salon. Mais la famille n’a pas dit son dernier mot.

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Les cadeaux, avec des sacs de récup

L’avant Noël, pas comme avant

Ces tergiversations contribuent à ce que la magie de l’avant Noël soit un peu amoindrie cette année. Sans un beau-grand sapin plein de pesticides, fraîchement coupé et pleinement assumé, quelque chose manque. « J’avais l’impression que ce n’était pas Noël cette année. Pour le sapin, c’est plus prise de tête qu’avant », dit Vénus, 14 ans. Son père, instigateur de la Charte culpabilise un peu de bousculer cette magie. « Briser le rêves des enfants, c’est comme une panne d’électricité à New-York City, ça passe pas inaperçu ». Le genre de dilemme cornélien si caractéristique de note époque.

Le sentiment d’altération de l’avant-Noël affecte plusieurs membres de la famille. Pour Martine : «J’ai eu un peu de mal à me mettre dans Noël cette année. A part dans la fabrication des cadeaux. Je pense que c’est le manque de temps. La météo a joué. Il fait doux, j’avais l’impression qu’on faisait Noël à Mayotte. Cette année mon esprit de Noël était dans la fabrication et pas dans la déco ». Ils seront plusieurs à ne pas avoir eu le temps de désirer Noël car ils étaient concentrés, voire angoissés par la fabrication des cadeaux.

Heureusement, la fabrication des cadeaux fut une aventure. «J’aurais dû prendre des photos de ce dimanche en famille où nous étions tous à fabriquer nos cadeaux autour de la table » raconte Martine. De « substituts du Père Noël » ils sont devenus des lutins d’atelier. Et lutin d’atelier c’est un métier.

Martine, amie de longue date des lutins, s’y est prise un mois en avance et se sera bien amusée. Madeleine passera beaucoup de temps à tricoter plusieurs bonnets et des bandanas, en artisane. Mars, qui jusqu’ici accordait peu d’importance à l’orgie consumériste, va passer les trois derniers jours à ne faire que cela. Il met le dernier coup de massicot juste avant le champagne. Marie passera un après-midi au lit la veille de Noël, à cause d’une Bérézina autour de son cadeau en ciment. Elle finit par sortir un « plateau sans bord » de derrière les fagots, car elle a de la ressource. Vénus avait pris de l’avance, mais casse le cadeau de son père, dont elle était très contente. Elle se reprend avec poésie dans les derniers lacets. Thomas se lance dans un ambitieux projet de création de figurine une 3D. Il devra s’y reprendre à une vingtaine de reprises et finira par avoir raison de l’imprimante 3D de son école. Pierre dira après coup : «Ne pas avoir eu assez de temps pour faire des cadeaux pour plusieurs personnes, ou alors pas assez d’idées ». Et il note « qu’avec un an d’avance, on pourra faire mieux l’année prochaine ».

La scène d’anthologie de la distribution des cadeaux

Le sapin de Madeleine à Marignois-Le-Clocher accueille les cadeaux. Il semble y en avoir de moins gros que d’habitude. Nous sommes loin du minimum requis dans la charte d’un « cadeau unique fabriqué par chacun ». On en compte une trentaine. La famille décide de procéder à la distribution des cadeaux le soir-même dans le salon. Vénus, la cadette, aurait préféré les découvrir le lendemain matin et que la distribution ait lieu sous le sapin. Après l’affaire du sapin tardif, minuscule et empoté, ce sont deux entailles de plus à la magie de Noël. Elle rumine dans sa chaussette.

La famille décide de distribuer les cadeaux nominatifs en premier et d’aviser pour la suite. Chaque cadeau est une surprise car cette fois-ci aucun n’est attendu et chacun est unique. Ce qui passera de main en main ? Un éléphant, son abris en écorce de bois et des pierres colorées. Des savons 100% home-made, des cœurs et des étoiles en béton, des crottes de lutins des bois et des montagnes, un lutin nordique en laine, un bébé Yoda fait en imprimante 3D, des bonnets et serviettes en laine, quatre dessins et deux poésies, un jeu avec tous les personnages de la famille, un kit de survie poétique, des pralines comme à la plage, un sac rempli de pierres magiques, un plateau sans bords, etc.

La distribution des cadeaux est amusante et plaisante. Vénus lâchera à l’issue de cette séance atypique : « C’est le meilleur Noël de ma vie». Elle dit « retrouver la magie de Noël, d’avant… », que « Les cadeaux viennent du cœur, c’est un changement. Personne n’a eu les cadeaux que j’ai eus. Le plus surprenant pour moi, c’est le petit Yoda ». Margot, 16 ans « A trouvé amusant de découvrir les cadeaux et tout ce qu’on avait fabriqué et intéressant de voir les idées des autres, comment ils avaient abordé la problématique. C’était beaucoup plus fin que simplement offrir des cadeaux. C’était vraiment de la surprise, des crottes de lutin par exemple c’est atypique. Le plus surprenant pour moi c’est le cœur en béton ».

Pour Thomas 20 ans « C’était sympa de voir ce qu’on a fait. C’était plus personnel. A refaire. Le point positif est qu’il n’y a pas eu de jugement». Pour Pierre le père des deux derniers : « Ce que j’ai le plus apprécié c’est la nouveauté. Le fait de voir comment on pouvait recevoir les créations des uns et des autres. Je ne m’attendais pas à ce que Thomas fasse le truc en 3D. Je suis surpris du foisonnement d’idées ». Pour Madeleine, la grand-mère « La surprise c’est de voir ce que chacun est capable de faire dans des domaines très différents. Je trouvais que c’était très varié ».

Martine, la mère de Thomas et Margot remarque : « Margot dit toujours qu’elle va faire des dessins à la famille. Mais là elle s’est dit : je vais vraiment le faire. Je pense qu’on était très heureux des cadeaux qu’on a faits et reçus. L’âme que l’on met dans le cadeau, ça fait toute la différence».

Au cours de cette séance de distribution, des cadeaux échoient à des personnes auxquelles ils n’étaient pas nécessairement destinés. Des échanges de bonnets ont lieu. Mars est contrarié de ne pas avoir eu le temps de faire un cadeau à sa fille. C’est le comble se dit-il. Puis, il aura éprouvé une sensation curieuse, comme une tranche de vie inédite, en un presque un quart de siècle au sein de cette famille.

A chaud, la famille trouve peu de choses à redire sur la charte. Certains proposent de faire un tirage au sort pour la distribution de l’année d’après, mais ce n’est pas du goût de tout le monde. En ce qui concerne les règles, pour Pierre : «C’est un peu comme la constitution des États-Unis, tu as l’impression que les bases y sont. Ce qui va changer, c’est de pouvoir s’y prendre un an à l’avance. ». Reste à voir comment améliorer l’article sur le sapin et à s’interroger sur le repas. Ah le repas, une toute autre paire de manche…

Retour 2 – L’analyse du pair Léon

Le pair Léon est un savant fou présenté dans l’Encyclopédie des Obscurités, comme un « ennemi du Père Noël ». Il ne réclame pas tant ce titre mais il est vrai qu’il dédie sa vie à déconstruire la dérive insensée de Noël. Le pair Léon vivrait à Léonpia où il fait très chaud. Voici son analyse en exclusivité mondiale, à propos de cette expérience du Noël de l’an IV de notre nouvel air.

« Cherz amiz, j’ai pu observer la scène depuis la fenêtre de la chaumière, profitant de l’absence du Père Noël, que je n’avais pas dans les pattes ce coup-ci. C’est ma satisfaction.

Vous voulez mes lumières, les voici. Ce que m’enseigne d’abord cette expérience, c’est que Noël est en réalité plus qu’une fête religieuse et commerciale. C’est une sorte de « matière » en rapport avec une invitation parmi nous d’un monde extraordinaire, l’échange d’attention plus ou moins désiré au sein des familles et le fabuleux opportunisme commercial des temps modernes. Voilà. C’est pourquoi se contenter de dire que la dérive commerciale du machin est insensée, ne fait pas ralentir l’embardée des rennes et ne permet pas de répondre à la question suivante : « Vindiou, de quoi la fête Noël est-elle le nom ? ». Essayons d’y voir plus clair à partir de l’expérience de l’an IV de notre nouvel air, en Morvandie.

La question épineuse du sapin

Le sapin est la colonne vertébrale de cette fête. On le doit aux protestants cela dit, qui détestaient les représentations bibliques et on adopté les branches de houx, gui, épicéas, buis et lauriers, le sapin enfin, selon les parties du monde. De nos jours s’en passer ou le remplacer par un sapin en bois ou synthétique ne règle pas la question de Noël. Même si on invoque l’environnement, pas possible de rayer d’un trait de plume les rituels qui cimentent nos sociétés. Et le sapin est rituel. Plutôt faut-il s’interroger sur « l’invitation de la forêt au milieu du salon et l’importance de fêter la lumière au cours du solstice d’hiver », comme dirait une amie clown croisée au fond d’une authentique botte verte.

Le sapin cristallise la magie de Noël pour les enfants de tous âges, que l’on soit chrétien, ou influencé de naissance par la chrétienté. Je disais que cette expérience nous enseigne que Noël est, en fait, plus qu’une fête chrétienne ou commerciale. Et ce que c’est eh bien je vous le dis moué :

« C’est un rituel qui noue savamment notre rapport à l’obscurité et à la lumière, aux saisons et à la forêt, aux enfants et à la famille, au monde ordinaire et extraordinaire. Mettre un coup de ciseau dans tout cela, et d’un coup, c’est courir le risque de rompre avec tout ce dont ces affaires sont le nom. Cela rend neurasthénique, prenez garde ».

Il y aurait deux magies de Noël

L’expérience a ceci d’intéressant ma foi, qu’elle fait apparaître assez clairement deux magies de Noël. Il y a la magie devenue traditionnelle, d’avoir un cadeau dont on rêve, et qui a été obtenu grâce à une forme de demande ou de supplication, et aux dispositions économiques des uns et des autres. Or, l’expérience laisse poindre une autre source magique. Elle est issue des lieux d’ouvrages zintérieurs.

La Charte de l’an IV prescrit dans son article 2, de « faire les cadeaux par soi-même, ou d’en donner qu’on possède ». Ce n’est pas neutre. Nombre d’entre-nous ne se croient plus aptes à créer, à faire par eux-mêmes, et d’avoir assez d’idées et d’industrie pour ça. Et puis, nous craignons le jugement. Pensez, le jugement peut être dévastateur s’il égratigne l’âme que nous avons mise dans une telle création. La raison ? J’ai ouï-dire qu’une petite voix licencieuse s’est glissée en nous dans notre prime jeunesse. Elle dit ceci : « Seuls les artistes peuvent créer ». Et puis aussi, au sujet du présent contexte : « Seul le Père Noël peut offrir du rêve ». La présence tapissière de cette tromperie dans nos tréfonds, expliquerait en partie la dérive de nos sociétés. Car dans cet esprit, le cadeau de valeur, nous viendrait toujours d’un Autre et l’ouvrage intérieur en serait facilement déprécié.

Dans cette expérience, l’avènement d’un talent qu’on ignorait au sein d’une famille modifie des perceptions. Il donne le sentiment de découvrir ce proche. Les cadeaux ont une valeur différente. Les témoignages sont clairs à ce sujet. Les cadeaux sont singuliers, tandis que chacun y a mis un peu de son âme. Eh bien cette âme qui se libère, je vous le dis, elle nous viendrait des lutins. Ce que j’appelle le lutinage c’est le fait de puiser du singulier en nous, de retrouver le fil d’une création dans nos chambrées intimes. C’est l’anti-thèse du paternalisme de Noël, du paternalisme tout court.

Le charme discret d’un troc entre lutins

Je note le charme de l’échange des cadeaux. D’où vient-il ? Pour le comprendre, imaginons qu’une famille est un ensemble de pièces réunies par le sang, des amours et des haines, des histoires et des cultures communes, ou non. Si elle se livre au lutinage, les échanges vont libérer une sorte d’électricité. Dans ce cas, elle est apaisante, surprenante, potentiellement réparatrice pour la famille elle-même.

A contrario, remarquons que de plus en plus, l’usage consumériste de Noël laisse peu de place à cette électricité. Et même, on n’osera pas dire que la fête de Noël est parfois une punition à organiser et à vivre, ou qu’un cadeau ne nous plaît pas. On ne va pas crier sur les toits non plus qu’on envisage de le revendre le lendemain au plus offrant, comme en Bourse. Après l’orgie de cadeaux de Noël, un sentiment de tristesse peut parfois nous envahir. « Déjà fini. Tout ça pour ça… ». Il faut malgré cela, dire qu’on est content, sauver les apparences. Quelle drôle de soupe.

« De quoi n’est-on pas satisfait au juste ? Est-ce de ne pas avoir eu le cadeau désiré, et/ou d’avoir obéi à un commandement venu d’on ne sait où, qui n’apaisera pas nos envies profondes? »

Dans le cas présent, c’est un moment joyeux. Mais pourquoi ? Eh bien j’oserais avancer ces explications : les cadeaux ne « sentent » pas l’argent dépensé, les boutiques illuminées, l’industrie de Noël, l’anonymat des cadeaux collectés sur des étales. Ils sentent, je crois, le « lutinage ».

Le lutinage nécessite de l’imagination, du courage, de l’attention à l’autre, du temps. Des qualités fragiles qui électrisent l’atmosphère. Des qualités que l’argent ne pourra jamais acheter. Le Noël des lutins réhabilite s’ils le veulent bien, les parias de l’économie, que sont les enfants, les artistes refoulés, les pauvres et les radins. Ils leur donnent une possible place. Et ce n’est pas rien qu’ils fassent leur retour dans la fête.

« Au final il me semble qu’une famille a plus de chance de faire apparaitre ce charme particulier en créant ses propres cadeaux, qu’en les achetant. Car les ingrédients qui le composent ne se trouvent pas dans le commerce. Et puis faire par soi-même, ce serait risquer sa place ou décider de la prendre au sein de la famille. Et quelque part, la réunir pour de vrai ».

Le mythe du Père Noël ou le mythe des Lutins, va t-il falloir choisir ?

Cette expérience pose une question très simple. Y a t-il un choix à faire entre la voie du Père Noël et celle des lutins ? Par le passé, les enfants qui héritaient d’une orange, d’une paire de sabot, d’un baiser, étaient bien les destinataires d’un présent rare et précieux. Recevoir un cadeau rare et précieux, attendu, reste très puissant, ne nous y trompons pas.

Pour explorer l’autre voie, il faudrait former un autre mythe populaire, fondé sur le réveil des lutins, artisans, artistes, techniciens, qui vivent en chacun de nous. Cette parabole en dit long d’ailleurs sur notre société. Car oui, comment diminuer la dépendance à une figure symbolique toute-puissante (Dieu, le Père Noël, le Chef d’État, l’Artiste ou le Génie), au profit de cette culture du lutinage ? La drôle d’affaire.

Alors, cet ensemble formé par un échange de pièces de lutinage, serait-il une alternative crédible au mythe de ce paternel bonhomme vivant dans les cieux ? Un autre mythe de Noël pourra-t-il apparaître au milieu d’une clairière de lutins ? Cela reste à démontrer.

Pourquoi ne pas défricher cette voie à l’avenir me demanderez-vous ? Ah parbleu ! Je promets de le faire, car telle est de surcroît la raison d’être du Pair Léon. Je vous dis à la prochaine ».

 

* Le Pair Léon, aussi appelé Père Léon dans le langage traditionnel est apparu dans un Conte en l’an 0 de notre nouvel air.
** Les prénoms des membres de la famille ont été changés