Conte de Noël pour le Morvan

Des zombies pour Noël

Philibert Boyard était un forestier indépendant d’une quarantaine d’années, par tradition du genre bourru et rouspéteur. Il habitait au cœur du Morvan, dans une forêt qui avait fait vivre ses ancêtres quand elle pourvoyait Paris en bois de chauffe par les rivières de la Cure et de l’Yonne. Grâce aux flotteurs, jeteurs, ou poules d’eau de jadis, le Parisien avait toujours le cul au chaud. Mais ceci eut une fin. Et ce sont les résineux, de la famille des Douglas, des épicéas et des Nordmann, qui prirent la suite de l’industrie, au point que parmi toute cette production, un quart des sapins de Noël du pays étaient issus de la région. Pourtant, dans les contrées profondes, le résineux n’avait pas bonne presse. Que non! Bien des gens du cru ne l’aimaient pas. Pour eux, le sapin rongeait le territoire des feuillus traditionnels, hêtres, chênes, charmes et châtaigniers, et des terres agricoles. On l’accusait de dévisager les vallées radieuses, d’acidifier la terre, de polluer l’eau, de priver le gibier de nourriture, de dérégler l’écosystème.

C’était bien l’avis de Philibert Boyard, qui misérait à conserver la diversité de la forêt, et manquait de plus en plus d’emploi. Alors : « Faire du sapin? Jamais! » avait-il juré plus d’une fois au bar de Quarré. D’ailleurs un jour, il le dit si bruyamment, qu’un homme glissa son coude jusqu’à lui, se présentant comme le secrétaire de l’Association de défense des forêts, des rivières et de l’agriculture diversifiée du Morvan. Et le voilà embrigadé dans le mouvement. Ces purs et durs tenaient régulièrement séance dans une cabane de bord de Cure. Le crayon sur la carte, ils détaillaient la liste des propriétaires acquis à la cause, ou presque, les plans de remembrement, et le résultat de leurs pourparlers avec les banquiers à sensibilité environnementaliste.

Philibert n’avait pas un kopeck à investir dans ces histoires, et ces pitrougnages l’agaçaient. Comme il était incrédule et franc parleur, au cours d’une réunion de la fin de l’automne, il envoya au milieu de l’assemblée :

– Et si on hachait menu des hectares de résineux, au lieu de jurer à cent ans sur le remembrement des terres à feuillus?

Un agriculteur nommé Henri Coprain faillit s’étrangler dans une gorgée de bière, et répliqua :

– Tu veux te faire cajoler la rondelle au gnouf ou quoi? Bougre d’homme des bois. On n’est pas des brigands.

Mais un autre jugea l’idée pas si sotte, et qu’il fallait la mûrir. Un débat hirsute s’ensuivit opposant les remembristes-légalistes-tout-de-même aux souleveurs-de-hache-je-t’en-foutrais.

Las, le forestier abandonna ses camarades. Sur le chemin de chez lui, il ruminait sa solitude et ce vain gâchis de salive, lorsqu’en entrant sur son terrain, il aperçut que son atelier était éclairé. Il y pénétra sans hypothèses, et tomba nez à nez avec un homme maigrelet et âgé, vêtu d’un costume en laine marron, arborant une incongrue barbe verte. 

– Eh! que faites-vous chez moi? cria très fort Philibert, comme on fait devant un sanglier rencontré dans les bois.

Il chercha à mettre la main sur sa pioche, posée non loin.

– Ne fais pas de bêtise, répondit l’inconnu, avec un fort accent de la vallée.

Mais Philibert ne trouva aucun outil au bout de son bras.

– Par dieu, en plus, tu m’as volé! 

– Que non! c’est pour t’empêcher des bêtises, répondit l’étranger, en dirigeant fébrilement son regard vers le plafond.

Et Philibert vit que hache, pioche et massue tenaient au-dessus de sa tête, accrochées à rien.

– Mé! qu’as-tu fait avec ça?

– Allons ne t’emporte pas, j’ai à te parler. 

L’homme se mit sous la lampe et prétendit s’appeler père Léon, un des ennemis sérieux du père Noël. Il avait entendu le plan de Philibert et s’était dégourdi des entrailles de la Terre pour lui prêter main-forte.

           Un fou, se dit Philibert.

Et en plus tu nous espionnes! 

 Ce père Léon gratta sa barbe, et les outils quittèrent leur situation céleste pour se poser aux pieds du forestier.

– Quoi de la magie? Un sorcier! 

– Que non, je suis ici pour te soutenir dans ton entreprise je te dis. Si tu veux pas faire disparaître ces maudits sapins, alors attrape la hache et tape-moi.

Il s’agenouilla.

Furieux des intentions étranges de ce sorcier poilu, Philibert saisit la hache et la brandit.

– Arhh…, fit-il.

Mais son bras hésita mystérieusement dans cette idée, et la tête suivit bientôt.

– Foutue mérangueule! dit Philibert pris d’un peu de pitié. Qu’as-tu donc à me dire? 

Père Léon s’essuya le front, s’approcha encore, il était très en loques, et prétendit disposer d’une potion qui avait le pouvoir de réduire l’intégralité des sapins de la région, et même au-delà, à la taille de petits poussins.

– Écoute bien. Si tu nanifies la production, tu mettras à mal l’économie des résineux. À court de sapins, le père Noël n’osera livrer les rejetons. Je le connais. Ce sera la fin de la mascarade et d’son empire. Un nouveau monde respectueux de la bonne terre, moins mercanteux, un monde rempli d’espoirs, nous viendra alors, dit-il.

Ces paroles avaient bigrement touché l’âme de Philibert. Il était comme hypnotisé. Sa pensée profonde était la même que ça. Mais oui, pas de quartier! Et si ce père Noël à orientation écologiste disait juste? Ce n’était pas seulement le Morvan que Philibert pouvait sauver des ravages du résineux, mais la vieille France, d’une pandémie consumériste… et même plus.

– Alors pourquoi tu ne fais pas le boulot toi-même? envoya Philibert, encore méfiant.

– De main d’homme, seule, le père Noël connaîtra la fin de son règne! C’est écrit. Verse le contenu de la potion au pied d’un seul sapin, cette nuit même. Et par le pouvoir de la bonne terre, tous les résineux seront faits nains.

Soudain galvanisé par cette idée, Philibert empoigna la potion et prit la direction du champ de son voisin Jacques Vaulevert. Il la déversa à la racine du premier sapin. Voilà Philibert éclairé par la lune qui attendait le résultat promis. Seulement, rien ne se produisit. Pas le moindre frétillement. Pas le début d’une nanification.

– Nom dedla…, s’écria-t-il. Quel sot, je me suis fait berner!

Il réalisa qu’il avait laissé le farfelu dans sa propriété, avec sa femme et son fils. Pensant avoir commis l’irréparable, il se mit à courir. Philibert n’avait pas fait cinquante mètres, qu’un grand fracas fit trembler la forêt de toutes ses jambes. Et l’impossible advint. Tous les résineux de Vaulevert se nanifiaient à vue d’œil. Philibert se précipita vers un rocher qui surplombait la vallée, où il venait souvent se reposer. Et que vit-il? Le champ de Georges Guyard était rempli de sapinets, et les grands Douglas de la forêt environnante ne se voyaient même plus à l’œil nu. Quand il revint chez lui, sidéré, il croisa son ami Célestin.

– Philibert… quelle folie…, criait ce dernier. T’as pas vu ce qu’est arrivé aux résineux? 

Les deux forestiers se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. C’était pas le genre à se sucer les lobes, mais l’événement dépassait leurs espérances, et ils dansèrent de joie.

Au même moment, à Gatineau au Canada

Dans une boîte de nuit du Casino, l’Aléa, des jeunes gens s’échangeaient des vibrations et se pétaient des moches sur des musiques trance-psychédéliques. Au bar, un bedonnant avec un habit en coton rouge, une large ceinture blanche ronflait sur le comptoir. C’est alors qu’un petit être, pas plus haut qu’un lutin, avec un chapeau pointu et un nez en forme de bille, fit irruption dans cette boîte à guinchage super hype, à bout d’oxygène.

– Pèpère Noeeeeeël, cria-t-il. Dieu tout puissant, êtes-vous là?

 Il se faufila entre les jambes des jeunes gens déjà pleins de lutins et d’aurores boréales dans leur tête, donc ça allait, et secoua énergiquement la barbe du vieil homme.

– L’alerte rouge? s’exclama le père Noël.

– Pèpère, nous avons un problème.

– Quel genre, pour me déranger Boultus?

– Lutèce est touchée. Y aura pas d’sapins à Noël. Père Léon a encore fait des siennes…

Le visage blanchâtre et très ridé du père Noël frissonna et rougit, comme s’il venait de recevoir un jet d’eau glacée. Il empoigna d’une main le lutin et de l’autre une pinte de bière.

– Prépare les rennes supersoniques, nous partons.

Morvan, atelier de Philibert Boyard

Les forestiers étaient revenus vers l’atelier, et tombèrent nez à nez avec un molosse à longue barbe blanche, titubant. Les outils étaient à nouveau en lévitation.

           Une manie! pensa Philibert, avant de demander :

Qui êtes-vous?

– Qui je suis? Est-ce que j’ai la tête de Monsieur Personne? répondit le père Noël. Bon, bubrouhblurps, j’ai ouï-dire qu’une bourrique à ressort t’avait fourni du matériel pour bazarder le Noël françois. Tu es le porteur du vilain geste, hic… blurps… hein?

Tandis que Célestin pensait avoir un peu forcé sur le Pineau, Philibert n’eut aucune difficulté à imaginer qu’il avait bien en face de lui le véritable père Noël, qui brandit à son tour une fiole et dit :

– Ceci rétablira la fôcheuse situation… pour le plus grand plaisir, blurps, des enfants de Lutèce, hic… ainsi, tu iras verser…

En moins de deux, le père Noël se retrouva ficelé comme un rôti. Incrédules, les forestiers sortirent de l’atelier.

– Qu’avons-nous fait là? Tu croirais qui dirait avoir attrapé un cousin de Dieu à la cordelette toi? demanda Philibert. 

– Que non! Mais qu’allons-nous faire de lui?

Une terrible idée fit irruption dans l’esprit de Philibert.

– Bah, on le zigouille! Plus de père Noël = plus de cadeaux, plus de cadeaux = plus de sapins. Après ça, on sauve la forêt de feuillus. Pas de parlotte. On l’a not’ révolution! 

           – Tu as foutre raison toi! rétorqua Célestin. Mais… mais, mais… Te trouve bien enragé des quat’ pattes. Zigouiller un père Noël, ça se mûrit, si tu vois ce que j’veux dire. Allons questionner la prune.

– Ah tes sages paroles…, commenta Philibert.

Tout ce foin avait réveillé le fils du forestier. Petit Julien, bientôt sept ans, s’était glissé hors de sa chambre pensant trouver son père dans l’atelier. Et une demi-heure plus tard, lorsque les deux hommes revinrent, décidés à en finir avec les dérives de Noël, ils ne trouvèrent que des cordelettes et un papier gribouillé sur la porte.

           Chers amis, ravi d’avoir fait votre connoissance comme on disait par là. Et joyeux Noël. Signé PN.

Les forestiers se précipitèrent en direction du champ voisin. Les résineux avaient repris leur taille et paraissaient même plus vigoureux qu’avant.

– Diable de gredin des bois! s’exclamèrent les deux amis, défaits.

Quelques semaines plus tard, le matin de Noël

Philibert avait ruminé sa déconvenue et beaucoup juré. Mais il tenait un peu sa vengeance, car il avait convaincu sa femme d’offrir une orange pour Noël à leur digne fils et qu’elle serait présentée sous une branche de chêne, roi des feuillus du Morvan. La pauvre femme avait digéré le concept, non sans verser toutes les larmes de son corps. Le matin de Noël, Philibert entendit son fils s’exclamer :

– Le père Noël est passé! Papa, maman, venez voir!

Quelle joie enfin que son fils se réjouisse de ce noble présent! De l’escalier, il aperçut un nombre déraisonnable de boîtes de consoles et des dizaines de jeux vidéo tout neufs. Petit Julien avait plongé dans cette montagne, comme un canard au fond d’une mare. Voilà, c’était donc fini. Le père Noël avait gagné. Son fils allait devenir un débile numérique, les résineux rongeraient la forêt du Morvan jusqu’à l’os. Puis la misère. Philibert ouvrit le tiroir de la commode, attrapa une boîte de cigarettes, et se rendit sur son rocher.

Les champs étaient recouverts de neige. Quand il était petit, Philibert pouvait rester des heures ici, à contempler le lac et les couleurs changeantes de la forêt. Alors qu’il allumait sa cigarette, on approchait. Petit Julien s’assit à ses côtés.

– Es-tu content de tes cadeaux? demanda Philibert en tirant sur sa tige.

Le fiston répondit :

– Tu sais papa, je voulais te dire… faut pas que tu me cries d’ssus… Ben voilà, un soir, j’ai rencontré le père Noël. Il était tout ligoté. Il m’a dit : « Libère-moi, et t’auras ce que tu veux à Noël. »

– Je sais, et tu lui as demandé cette montagne de jouets électroniques! dit Philibert, maintenant vaincu.

– Non, j’ai dit : « Je veux que mes parents soient heureux… »

– Ah! tu as dit cela?

– Oui.

– Et il a répondu quoi, l’autre schnock?

– Il a dit : « Tu veux pas une montagne de jeux vidéo à la place? » J’ai dit : « Que non! » Alors il a dit : « Bon bon, libère-moi, je verrai c’que j’peux faire pour toi. »

– Ah! Ah! sacré bonhomme… Il n’a pas pu s’empêcher finalement. C’est ainsi! Mais t’es tout de même content hein, je t’ai vu plonger dedans comme un chien fou.

– Non, pas du tout, je cherchais quelque chose…

Julien sortit l’orange de sa poche. En voyant le garçonnet balancer ses jambes et poser un regard intéressé sur la vallée, Philibert s’aperçut du genre de petit homme qu’il abritait en sa demeure. Le forestier se demanda alors si les résineux, le père Noël, les jeux vidéo, le consumérisme, tout ça quoi, étaient les vraies causes de sa rouspèterie et de son malheur en ce monde. Ou si la cause, c’était pas plutôt qu’il méjugeait par trop le genre humain, lui, sa femme, et son fils compris? Il réalisa qu’il y avait une essence d’homme en sa demeure, pas encore affectée par le méjugement, qu’il pouvait encore la protéger, et dont il pourrait sans doute apprendre des choses. En ce matin de Noël, Philibert se sentit à la fois libéré de certaines rancœurs et transporté dans une forêt invisible, remplie de créatures intérieures coriaces, voire infâmes, qui l’attendaient de pied ferme, et lui donneraient sans doute bien plus de fil à retordre que ce satané père Noël. Bon bah, un forestier est brave, ou c’est pas un forestier, songea-t-il, tapotant le genou de son fils.

– Allons rejoindre maman et ouvrir ces cadeaux. On va pas contrarier le père Noël, qui s’est décarcassé exprès.

– Alors on essaye Plants vs Zombies d’abord! s’exclama Julien. 

– Plants versus Zombies? À la bonne heure…, répondit le forestier, à la bonne heure…


Auteur : Frank Beau août 2015

Nouvelle publiée au Québec dans « Des Nouvelles de Gatineau n°5, Noces de bois », 07/12/2016 dans le cadre du concours 2015. Grand merci aux organisateurs.

Cette nouvelle est placée depuis le 29 novembre de l’an IV sous la licence RTT (Récup’ ton texte) et Creative Commons (tu peux le récup toi aussi, mais fais pas de pognon avec et rends à ces arts ce qui revient à ces arts tu vois).